L'hypocrisie progressiste : pourquoi les bourgeois "anticapitalistes" fréquentent en majorité... d'autres bourgeois blanc
L’hypocrisie progressiste
Le plus fervent anticapitaliste que vous connaissez possède très probablement une grande majorité d’amis blancs surdiplômés et issus des pans les plus favorisés de la société. S’il est ouvert d’esprit, il se peut qu’il fréquente quelques individus issus de la diversité, mais attention, de la même classe sociale que lui : ce sont ses alibis ! Vous trouverez sur son profil Twitter une pléthore de drapeaux de pays dont il ne connaît aucun habitant. Citoyen du monde sur les réseaux, entre soi dans la vie réelle. Puisqu’il n’est plus socialement acceptable de dire que l’on est pas raciste car l’on possède “un ami noir” (à raison !), il est désormais possible de se positionner en faveur de la paix mondiale et pour l’arrêt de tous les conflits existants ! Cela suffit désormais à prouver que l’on n’est pas raciste. Quelqu’un qui soutient le Congo ou la Palestine ne peut pas être une mauvaise personne ! Au fur et à mesure de sa vie de Twittos, les drapeaux diminueront ou augmenteront en fonction des causes à la mode. D’autres peuvent également s’y ajouter comme ceux concernant les minorités de genre ou bien l’orientation sexuelle. Ces indices permettent à qui les arbore de prouver sa probité à travers des efforts pourtant moindres. Cela ne coûte même pas un peso et permet de récolter des points de vertus au sein de la bonne société.
Les capitalistes symboliques
Le langage à la mode utilisé par le gotha progressiste (souvent issu des CSP+) n’est qu’un leurre permettant à celles et ceux qui le maîtrisent de se distinguer et de récolter toute sorte de capitaux : social, médiatique et sympathique. Se positionner en faveur des bonnes causes (c’est-à-dire celles à la mode, quand bien même elles peuvent être justes, des causes moins médiatisées mais tout autant valables passeront à la trappe) permet de gagner aisément des abonnés sur les réseaux sociaux. C’est également un rite d’intégration dans certains cercles : être en faveur des causes communément admises sert de totem d’intégration. A contrario, avoir un avis contraire sur une cause jugée comme importante fera de vous un hérétique. Au sein d’un monde sécularisé comme le nôtre les CSP+ sont désormais dénués de toute religion “classique” : il leur en faut une autre. Pour cette frange de l’élite culturelle (qui demeure influente contrairement à ce que certains peuvent le dire), ce sera la politique. Le jargon de l’intersectionnalité, du cis-hétéro patriarcat validiste enfantiste spéciste est devenu un code qui distingue l’élite éduquée de ceux qui ne “comprennent pas”, quand bien même ceux qui ne comprendraient pas vivent la majorité du temps dans des conditions matérielles bien plus défavorables que cette catégorie de la population. Par ailleurs, cette catégorie d’individus tend à se distinguer non pas par les actions mais bel et bien par la pensée, à travers le monde des idées, ce qui est tout à fait lâche. Il suffit d’énoncer de vaines arguties socialement acceptés pour singer l’intégrité. Penser conformément à la doxa progressiste permet à quiconque de passer pour un parangon de vertu. Or, la véritable vertu s’incarne : penser et agir sont des exercices complètement différents. Il ne sert à rien d’incarner la perfection de la pensée si l’on est pourtant pas capable de traiter autrui avec dignité (même si cela n’est pas antinomique).
Le sociologue Musa Al Gharbi désigne ce type d’individus à travers un nouveau terme : les “capitalistes symbolique”. Ce sont généralement des journalistes, politiciens, académiciens qui prospèrent économiquement en commentant les phénomènes sociaux. Ils transforment la lutte contre les inégalités et en faveur des droits des minorités en une activité lucrative. Ces professionnels tirent leurs revenus et leur statut de la manipulation de symboles, de la rhétorique et des idées. Les capitalistes symbolique peuvent être de droite ou de gauche : tandis que ceux de gauche gagneront leur pain en dénonçant les inégalités et en se positionnant en faveur des droits des minorités diverses et variés, ceux de droite vanteront d’autres idéaux comme le libéralisme économique ou bien la famille. Cela ne signifie en aucun cas que ces causes sont vaines, mais qu’elles sont soumises dans ce cadre à la raison instrumentale. Par ailleurs, les individus, qu’ils soient de droite ou de gauche, n’incarnent même pas nécessairement les idées dont ils font la promotion : cela n’est qu’un leurre. Al Gharbi explique dans We have never been woke que ce n’est pas parce que les progressistes tendent à critiquer la famille traditionnelle qu’ils se marient moins que les autres : ils poussent ces idéaux au sein de la population sans même nécessairement les appliquer. Par ailleurs, il en est de même pour la droite : difficile de croire en la sincérité des “valeurs familiales” des uns et des autres lorsque l’on observe des scandales notoires et récurrents d’infidélités (Benjamin Griveaux, Eric Zemmour, etc.). François Fillion avait au moins eu le mérite de dérober de manière éhontée de l’argent public… pour sa famille. La plupart de ces individus se réclament alors en faveur des “valeurs familiales” et agissent à contre-courant des idées qu’ils promeuvent. Ces notions servent avant tout à se justifier médiatiquement et n’ont pas nécessairement vocation à être incarné par celles et ceux qui en font la promotion. De manière générale, ces individus gagnent leur vie en se positionnant pour des causes qui leur tient à coeur (ou peut-être pas pour les plus cyniques d’entre eux) : leur position confortable leur confère à la fois confort matériel et noblesse morale.
Lorsque la justice sociale se met au service de la domination
Les “bourgeois anticapitalistes” utilisent très souvent un langage empreint d’un vernis progressiste très fort : ils sont contre le racisme, l’homophobie, le sexisme, la transphobie, en bref, contre tous les maux que ce monde peut contenir. Pour défendre leurs convictions, ils sont invités au sein d’instances légitimes du pouvoir : médias, conférences, etc. Cela ne signifie pas que ces luttes ne soient d’aucune utilité, bien au contraire, une grande partie de ces combats sont nobles et se doivent d’être visibilisés (mais pas que, la visibilité doit précéder l’action). Néanmoins, il serait naïf de ne pas penser au fait que ces combats permettent à certains capitalistes symboliques, les gagnants du grand jeu, d’exister au sein de l’espace public et médiatique. Très souvent, ils ne servent plus les intérêts de la cause : c’est la cause qui se met à servir leurs intérêts. Je ne suis pas ici pour juger des bonnes intentions des uns et des autres : je ne suis pas prêtre et ma clairvoyance est loin d’être absolue. Sur les cimes du cynisme, l’on pourrait affirmer également que “c’est un mal pour un bien, tant que les causes sont visibles”. Certes, mais souvent, tandis que ces individus gagnent en capitaux et en visibilité, les pans les plus défavorisés de la société demeurent dominés.
Ces individus utilisent également ces causes pour asseoir leur domination et exclure socialement celles et ceux qui n’adhèrent pas à leur credo. Des qualificatifs virulents et venimeux comme “fasciste” ou “réactionnaire” sont utilisés de manière récurrente par certains individus pour discréditer celles et ceux qui refusent de considérer leurs propos comme paroles d’Evangile. Ne pas adhérer au credo progressiste dans ces milieux signera votre promesse d’ostracisme. Or, ce type de pensée est propre aux CSP+. Vous verrez rarement des individus issus de classes populaires se quereller sur l’antispécisme ou le validisme (encore une fois, cela ne signifie pas que ces causes sont vaines). Par ailleurs, les classes populaires et les individus issus des minorités ethniques sont en moyenne plus conservatrice et religieuse que la moyenne : elles auront plus de difficulté à accepter dans son entièreté la doxa progressiste (bien qu’elles puissent être d’accord sur certains points comme la lutte contre les inégalités). C’est pour cette raison que l’anti capitaliste ultra urbain ne possède finalement que des amis de son pedigree : il apprécie la diversité comme théorie, comme fétichisme, sans nécessairement voir les individus tels qu’ils sont. De plus, le conservatisme est davantage répandu au-delà des métropoles occidentales : certaines idées progressistes paraîtraient absconses à un Népalais habitant les cimes de l’Himalaya. Or, bien que je sois très fortement opposée au relativisme qui détruit complètement la pensée, il s’avère bien colonial d’affirmer que le Parisien arborant un tote bag, matcha à la main soit davantage éclairé qu’un fermier Népalais sur la condition humaine. Ainsi, ces pseudo-anticapitalistes opposés en apparence aux inégalités utilisent un langage inaudible pour une majeure partie de la population : ils ne font que reproduire les inégalités qu’ils prétendent dénoncer.
La vertu comme marché
La compétition est d’ailleurs féroce entre capitalistes symboliques : la justice sociale s’est transformée en terrain de rivalité comme un autre. Chaque pensée de mauvais aloi, réelle ou supposée est une opportunité pour un concurrent de faire passer son adversaire pour un hérétique dans l’objectif de prendre sa place ou bien, dans le pire des cas, récolter quelques followers ou quelques likes sur la base de sa dénonciation. C’est pour cette raison que tant de militants sont à l’affût de la chute de personnalités : ils attendent cachés dans un buisson pour espérer, eux aussi, obtenir quelques capitaux sur le dos de la justice sociale. Ainsi, vous entendrez souvent des ragots sur les soi-disant pensées méphistophéliques des uns et des autres : X est problématique car une fois en 2018 il a dit que… Et bien sûr, les femmes et les individus issus des minorités seront sanctionnés plus sévèrement que les autres par le camp de “l’inclusivité et du progressisme”. Le double standard demeure inchangé. Le racisme, le sexisme et le classisme sont très loin d’être l’apanage de la droite. Ainsi, la vertu est devenue un marché, et comme tout marché, on peut gagner ou perdre. Je ne me dédouane pas de l’appartenance à cette classe : bien que la création de contenus ne soit pas mon activité principale, mes réflexions me permettent d’obtenir de la visibilité et des opportunités. J’essaye simplement d’utiliser ma plateforme du mieux que je peux et de me consacrer aux causes que j’estime justes et peu entendues.
Redonner aux luttes leurs lettres de noblesse
Et tout cela ne signifie pas que ces luttes sont vaines, ou bien dénues de toute noblesse. Bien au contraire. La plupart du temps, elles sont tout à fait légitimes. Simplement, elles servent de tremplin à des individus déjà privilégiés pour faire carrière tandis que la situation matérielle des populations concernées demeure inchangée. Nous n’avons jamais autant évoqué la lutte contre les inégalités ainsi que les droits des minorités : pourtant, les inégalités se sont accentuées. Pendant que les capitalistes symboliques s’écharpent sur des théories académiques déconnectées (Oui, @TwittosRandom a mal interprété Marx. Et alors ?!), les inégalités se creusent.
Et si ces anti capitalistes vivent en vase clos en contradiction avec leurs valeurs apparentes d’inclusivité, c’est parce que l’idée de la pensée correcte nourrit leur fatuité et les exemptent d’incarner leurs dires. Autrefois, la bourgeoisie possédait le confort matériel, désormais, elle possède également le confort moral.





